Canapé, Horloge et Portefeuille

Chaque année, l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA) organise une exposition présentant le travail des étudiants ayant obtenu leur diplôme avec les félicitations du jury. L'école contribue à la préparation de l'exposition en allouant à chaque diplômé la somme de 700 euros pour la création d’une nouvelle œuvre. Hugo Kriegel décide d’investir ces 700 euros en bourse: une façon de montrer l'argent qui travaille. Son choix se porte sur la société Artprice, une entreprise de cotation du marché de l'art sur Internet. L’école, qui dépend du ministère de la culture, lui fait alors savoir que le règlement ministériel interdit l’achat de pétrole et d’autres matières premières, de titres de transports, mais aussi de produits financiers…
L'artiste élabore donc une stratégie pour contourner le règlement, tout en dévoilant son absurdité. Il utilise les 700 euros de l’allocation pour acheter un canapé. Le meuble symbolise et matérialise la bourse octroyée par l'école, mais il est également doté d'un intérêt pratique : les visiteurs de l'exposition pourront s'y reposer un moment.
Le canapé est immédiatement revendu, l’acheteur en cède l'usufruit le temps de l'exposition. Les 700 euros dégagés par la revente du canapé servent à acquérir enfin les 26 actions de la société Artprice.

Des graphiques épinglés au mur de la salle d'exposition présentent les courbes hebdomadaires des fluctuations de valeur des 26 titres. Chaque semaine, le portefeuille dessine une nouvelle courbe correspondant aux pertes et aux gains du placement.
Assis sur le canapé, le spectateur est face à deux écrans de télévision : le premier affiche la page du site internet de Boursorama. On peut ainsi suivre en direct les hausses et les baisses officielles des actions Artprice.
Sur le second écran, L’Horloge Humaine, une œuvre vidéo réalisée en mai 2008. On y voit l'artiste tracer l'heure qu’il est, minute par minute, laborieusement, avec un aérosol de mousse blanche sur une vitre, pendant 24 heures.
Lors de l’exposition, les minutes apparaissent sur l'écran en temps réel, et coïncident donc avec l'heure affichée sur la page internet de Boursorama. D'un côté, Hugo Kriegel gesticule et s'épuise dans un travail gratuit et vain, de l'autre, une spéculation boursière dans laquelle l'argent investi travaille à la place de l'artiste, et peut générer un bénéfice.

Kriegel opère un déplacement : il amène sur la scène artistique ce qui relève habituellement du domaine financier.
L’installation Canapé, Horloge et Portefeuille s’amuse de la nature polymorphe de l’argent, en nous montrant les étapes successives de sa métamorphose : il est d’abord pur potentiel (une allocation), puis matière (un canapé), et enfin abstraction rendue visible (des courbes de variation des actions).
Kriegel contourne en outre les exigences de l’école, il les court-circuite afin de révéler le fonctionnement d’un système habituellement tenu invisible. Avec cette installation, l’allocation ne permet pas seulement de créer une œuvre d’art ; elle constitue le matériau même de cette œuvre.
L’investissement boursier n’a évidemment pas pour objectif de générer un bénéfice : il constitue un geste symbolique. Le financement d’une œuvre, ses conditions de production, sa valeur artistique, son évaluation monétaire, son positionnement sur le marché de l’art et sa vente : l’artiste nous invite à regarder d’un peu plus près les questions sous-jacentes à toute œuvre.
Il serait possible de voir dans Canapé, Horloge et Portefeuille une structure cyclique : mieux le marché de l’art se porte, mieux la société Artprice se porte, et plus l’œuvre de Kriegel prend de la valeur - nourrissant à son tour le marché. Arguons néanmoins que la valeur artistique comme la valeur financière de l’installation demeurent indépendantes de la valeur intrinsèque des 26 titres. Il s’est avéré qu’au terme de l’exposition, le capital investi a perdu de sa valeur boursière. L’installation, elle, a connu un grand succès.

citations
- Le Capital
Version 2.1
Rassemblé, je suis fait somme, capital, part du gâteau. Extrait d’un plus grand capital, part du gâteau plus vaste, essence des contribuables, sept-cents euros, confiés, parés, disponibles, surveillés, cependant. Recueilli, concentré, je suis là.
On m’a saisi, on m’a transformé, valeur, contre bien ; je suis un canapé. Cela me semble juste. On est bien, fourniture, meuble, on vieillit, on s’use et l’on décroît naturellement, l’ordre des choses, des possessions, on s’attachera à moi, me traitera comme l’on voudra, sans doute me fera-t-on durer un peu. Puis on appellera les encombrants. L’ordre des choses.
Non. Vendu, déjà. J’ai crû, je ne me sens pas meilleur mais plus grand. Je n’ai rien senti. Peut-être une erreur. Suis-je qui j’étais, que me reste-t-il de moi ? Je me songeai pur, paré à me saisir, à m’investir. Je ne sais plus très bien.
Je me sens tout drôle. Qu’as-tu fais de moi. Injecté, je me diffuse, je fluctue, je m’écoule, je ne me cerne plus. Je n’en ai plus l’illusion, tout du moins. Ca me pique mais je ne sais pas où. Un bout de moi qui n’est plus de moi. Coûte que coûte, je me retiens.
Je me sens insignifiant, je me concentre mais en vain, mon essence m’échappe ; des chiffres, des signes, changent, je vois le canapé, ma mue, je ne te suis plus, je fluctue, tu me regardes, solide, complet, je ne soutiens pas ton regard, j’ai honte et je suis nu.
Gonflé, écartelé, j’attends qu’on règle mon sort, mon inconsistance rassemblée, somme, capital, investi, placé en d’autres mains, ou bien saisi à l’instant T, fossilisé, or frappé, pièce de monnaie au diamètre significatif. Ou bien relâché, laissé dérivant au gré des vents spéculatifs du monde abstrait qui me vit naître.

Hugo Kriegel, Thomas Richard

La version 1 est née juste après une discussion autour d’une partie d’échec.
La version 2.1 est née juste avant un trajet en taxi qui a coûté 28,6 euros.