CONSOMMÉ - DÉFROISSÉ
installation : matrice de 1440 carrés de 10cm x 10cm, stylo noir, carton plume
post-it jaune fluo, épingles, feutre, marqueur noir, stabilo jaune fluo
dimensions : 6,30m x 2,50m

 

De 2007 à 2011, des tickets de caisse, tickets de cinéma, tickets de recharge de téléphone, tickets de retrait bancaire, etc. sont conservés par l’artiste. Sur chacun de ces tickets, est surligné en jaune fluo l’heure de la transaction. L’installation présente cette collection sur un tableau orthonormé tracé sur des cartons plume fixés au mur. De haut en bas, 24 lignes : elles représentent les heures de la journée. De gauche à droite, 60 colonnes, représentant les minutes de chaque heure. Dans les 1440 cases ainsi créées, sont rangés les tickets de caisse selon l’heure exacte de la dépense. Pendant les quatre années qu’a duré la collecte, il est arrivé que plusieurs achats soient réalisés à la même heure précise : les tickets correspondant à ces achats sont superposés et épinglés en liasse dans la case adéquate. Les heures à laquelle aucun achat n’a été fait restent vides. Le total des dépenses faites à une certaine heure est inscrit en bout de chaque ligne.

Consommé - Défroissé s’offre au regard du spectateur comme l’agrandissement d’une page de comptabilité. Les matériaux (post-it, punaises, surligneur jaune fluo) renvoient à une esthétique du bureau : la présentation elle-même évoque un tableau Excel. L’installation fonctionne selon un double principe : de prime abord, elle étale au mur et rend visible ce qui est ordinairement ramassé, brouillé et dissout dans le souvenir. Mais par la superposition de plusieurs tickets dans une case unique, l’installation juxtapose et télescope également des évènements de la vie de l’artiste éclatés dans le temps et l’espace, selon le seul critère de l’heure d’enregistrement figurant sur le ticket. Elle feint d’imposer un cadre objectif, (ortho)normé, numérique à des moments de vie – mais la réalité, l’humanité des évènements transparaissent dès lors que le spectateur s’approche et déchiffre le contenu des tickets.

Hugo Kriegel pense cette œuvre comme un complément de l’Horloge 1440. L’artiste s’est en effet rendu compte que même lorsqu’il coupait sa caméra, ses faits et gestes continuaient d’être enregistrés et documentés, par le biais des tickets de caisse et des reçus. Ces tickets attestent de sa présence dans un lieu précis à un instant “t” : position, déplacements, activités de consommation sont enregistrés en permanence et à notre insu.
Les 24 heures d’une journée sont mises à plat dans l’espace. Cet espace orthonormé offre un cadre dans lequel les événements viennent s’inscrire, se ranger : le ticket correspondant à une “minute” occupe concrètement une place physique sur le mur.
Dans Consommé-Défroissé, la chronologie habituelle des événements se retrouve bousculée, puisque Kriegel impose un nouveau principe d’organisation : celui des 1440 minutes de la journée. Il explose un ordre et en propose un nouveau.
 Devant cette représentation spatiale du temps, le regard circule de ligne en ligne, de colonne en colonne, de minute en heure. Il suffit de soulever un ticket pour en découvrir d’autres, antérieurs, affichant la même minute à plusieurs années d’écart.

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Daniel Sibony
« L’intérêt de ce travail, pour moi, est que l'artiste y convertit le temps en une série d'actes. Chaque acte charge le temps, charge ce tableau, et est lui-même chargé par la somme, et cela se décharge au niveau des sommes totalisées. Ce qu'il fait défiler, ce sont des charges... Vous pouvez replier ces informations comme s’il s’agissait d’un mètre pliant et le chiffre total des valeurs additionnées, présent en fin de ligne, contient toutes ces temporalités.
 Chaque ticket de caisse est porteur de temps d'après les actes qui s'y déroulent, et les actes donnent à ce temps un rythme, une mesure, mais une mesure qui n'est pas une simple scansion, une simple répétition : c’est la complexité d'une charge – une charge libidinale, une charge monétaire, une charge temporelle, une charge imagée, une charge historique. »

Marie Frampier

« Dans Consommé - Défroissé (2011), Hugo Kriegel présente sa collecte personnelle de tickets de caisse punaisés au mur, regroupés dans un espace orthonormé de 24 heures selon les heures d'achat imprimées sur les tickets. Il pourrait s'agir de l'autobiographie d'un être compulsif, mais se dessine aisément le portrait acéré de la société de consommation contemporaine. Les traces de ces rituels d'achat s'annulent les unes les autres par le simple fait de leur accumulation. L'information annihilée se révèle grâce à la matrice murale. »

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